Devenez riche, achetez une Ferrari...

Tout un chacun a pu le constater, dernièrement la cote de nombreux modèles anciens a littéralement flambé, principalement par l'entreprise d'une vague spéculative comme il s'en produit régulièrement sur le marché automobile. En période de crise, on se tourne en effet toujours vers les valeurs refuge. Et la voiture de collection apparait depuis 2010 comme un créneau privilégié pour investir, avec des rendements annuels pouvant dépasser les 20%. Et d'autant plus intéressant, qu'elle dispose de certains avantages fiscaux non négligeables, notamment en matière d'ISF. Nombreux sont d'ailleurs les cabinets de conseil en placements financiers à avoir investi le créneau de l'automobile et avoir ainsi directement fait gonfler les cours de modèles appréciés.

La démarche est dans le même temps encouragée par une moisson de programmes TV, généralement venus des USA ou d'Angleterre, vantant les mérites d'un achat bien négocié suivi d'une remise en état plus ou moins poussée à seule fin de profit immédiat. En jouant sur la corde sensible des collectionneurs pour le modèle qui les faisait rêver dans leur jeunesse, doublé du fameux côté "investissement", l'opération se montre le plus souvent gagnante.

De fait, avec une Bourse et un immobilier qui n'offrent plus de rentes suffisants depuis la crise de 2008 pour les nombreux et riches investisseurs de tous horizons, l'automobile est redevenue un marché porteur. Au firmament de la fièvre acheteuse, chez Porsche la spéculation sur la 911 touche même les modèles neufs. C'est ainsi qu'on a vu cette année la 911 R (produite à 991 exemplaires) se revendre jusqu'à 7 fois son prix de départ avant même la livraison des premiers modèles ! Du pur délire... Même à la mort du Commandatore, les magnas de la finance avaient eu plus de retenue avec leurs bons de commande de F40.

A ce jeu là, il devient même très rentable de faire un prêt pour l'acompte qui sera plus que largement soldé par la plus-value réalisée. Pas besoin d'avoir l'argent pour investir, on entre dans un mécanisme de pure spéculation consistant à créer un gain avec de l'argent qu'on n'a pas... Une situation évidemment très malsaine.

Que reste-t-il avec ça comme espoir au simple passionné de s'offrir aujourd'hui une classique qui le fait rêver ? Concernant les modèles sportifs ou de prestige, il est mince, sinon nul. Sur les populaires, le marché est moins tendu mais même une abominable Mehari nécessite de suicider son livret A. La marque Porsche et son modèle fétiche la 911 incarne à elle seule cette frénésie spéculative. Au début des années 2000, une 356 en bon état changeait de mains pour 15 à 20.000 euros. Une Porsche un peu poussive avec un 4 cylindres, ça n'intéressait pas grand monde. Aujourd'hui, il en faut minimum 5 fois plus.

Pour rester dans le pur sang cabré, une Ferrari 348, longtemps considérée comme la plus mauvaise de tous les temps, partait bon an mal an entre 30 et 35.000 euros il y a encore seulement 4 ans. Aujourd'hui, il en faut plus double alors que les qualités intrinsèques du modèle sont restées les mêmes, c'est à dire médiocres. Autre exemple avec le coupé Fiat Dino, une Ferrari au prix d'une Fiat comme on aimait la décrire. Sa cote a plus que doublé en l'espace de seulement 3 ans et aujourd'hui c'est plutôt une Fiat au prix d'une Ferrari ! Toujours en Italie, évoquons le cas de l'Alfa Romeo Montreal, jadis vendue difficilement 20.000 € et aujourd'hui rarement affichée à moins du triple. En fait, il suffit de regarder la cote inscrite sur de nombreux dossiers un peu anciens de notre Guide des Sportives pour mesurer l'étendue des dégâts...

La raison première évoquée pour expliquer la hausse depuis 2010 n'est pourtant pas la spéculation, mais la simple loi de l'offre et de la demande. Ce serait l'élargissement du marché et donc de la clientèle potentielle qui ferait pression sur les prix. En effet, l'intérêt pour les voitures de collections longtemps réservé à l'Europe, au Japon et aux USA, s'est étendu au Moyen-Orient, la Russie, la Chine et autant de milliardaires en manque de patrimoine motorisé. Avoir la dernière supercar est une coquetterie à la portée du premier footballer tandis qu'avoir une collection privée d'oeuvres d'art automobiles est infiniment plus chic et respectable. Les acheteurs internationaux représentent ainsi la majorité des clients lors des ventes aux enchères, modèle de vente qui dicte à sa manière le tempo de la cote (et de la spéculation) sur les modèles classiques.

Ce qui explique en partie que le phénomène se reporte sur les modèles de plus en plus récents (cf. notre précédent billet de 2014, Youngtimers, entre collection et spéculation). D'une part, parce que les vraies classiques n'offrent plus le même potentiel de plus-value aujourd'hui, d'autre part, parce que les acheteurs plus modestes ne peuvent plus suivre. Comme tout ce qui est ancien est potentiellement bon à collectionner, les plus grosses augmentations de cours concernent maintenant l'entre-deux, à savoir les youngtimers. Des modèles des années 80 et 90, longtemps vendus une bouchée de pain tout en étant globalement moins rares et plus fiables que leurs ancêtres. Sur ces modèles, des acheteurs beaucoup plus modestes ont flairé le filon et la fièvre acheteuse a aussi sévi, sous l'impulsion de professionnels n'hésitant pas à mettre des annonces de supposées "perles rares" à des prix absolument délirants. Ainsi a-t-on pu voir très récemment sur un site d'annonces une Clio Williams à plus de 30.000 €, soit largement plus que son prix neuf, inflation comprise. Les annonces de 205 GTI à plus de 15.000 € ne sont plus non plus du domaine du délire isolé. Et que dire des modèles encore plus mythiques de leur époque, comme les BMW M3 e30 ou les Lancia Delta. Que ces modèles se vendent ou pas au prix affiché n'est pas le problème. A leur manière, ce type d'annonces contribue à entretenir l'idée que tout le monde possède de l'or au fond de sa grange et que la première poubelle venue représente une affaire en puissance. Le point positif de tout cela néanmoins, c'est qu'une cote élevée favorise les restaurations et remises en état.

Si seulement l'idée de rouler dans un véhicule de rêve et de maintenir un patrimoine roulant en parfait état, tout en protégeant son capital, dictait l'intérêt pour la voiture ancienne, ce serait facile à admettre. Mais le problème va bien au-delà. La majorité du temps, ces investissements ne sont pas fait dans le but de jouir d'un plaisir de conduire, mais de celui de faire du pognon. Beaucoup, et le plus rapidement possible tant qu'à faire. Raison pour laquelle des fonds spéculatifs spécialisés dans l'automobile se sont même créés, répondant à la demande de riches investisseurs désoeuvrés.

Et par là même, n'ayons pas peur de le dire, beaucoup d'argent plus ou moins propre trouve aussi un moyen simple de blanchiment. Une preuve supplémentaire du phénomène nous est donnée par la prochaine vente intitulée Duemila Ruote (ou 2000 roues) organisée par RM Sotheby’s ce 25 novembre à Milan. Il s'agit d'une collection saisie pour délits fiscaux parmi laquelle on trouve pas moins de 430 voitures (!) dont 75 Porsche 911 de tous âges, 150 motos et 60 bateaux...

Comme disaient nos grand-mères, les arbres ne grimpent pas au ciel et cette bulle spéculative, comme toutes les autres, finira par éclater. De quelle manière, difficile de le savoir. L'éclatement pourrait être aussi brutal que celui du cours du pétrole. La chute pourrait aussi être plus amortie, avec un phénomène de correction comme sur l'immobilier ancien. Reste aussi à savoir quand. Certains annoncent l'explosion depuis un peu plus d'un an maintenant et quelques signaux laissent en effet penser qu'un premier plafond est atteint, avec des stocks de modèles invendus qui augmentent ou n'atteignent pas leur prix de réserve. A ce titre le ralentissement de la hausse se confirme depuis aout 2015.

Mais nul ne sait encore dire s'il s'agit d'un simple tassement, ou d'une amorce de déclin. Mais tant que la demande sera supérieure à l'offre, vous pouvez encore prendre le risque d'emprunter pour commander la prochaine hypercar de Ferrari, Porsche, Aston Martin ou McLaren et espérer devenir encore plus riche...

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